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Point de Presse de Mr. Jacques CHIRAC, Président de la République Française et de Mr. Georges W. BUSH, Président des Etats-Unis d'Amérique

Savannah - Etats-Unis, Jeudi 10 juin 2004

LE PRESIDENT BUSH - Nous avons eu une nouvelle discussion avec Jacques Chirac. Nous avons fait un excellent voyage à Paris et je voudrais vous remercier encore une fois de votre accueil. La nourriture était excellente de votre hospitalité chaleureuse. Nous avons continué notre discussion sur la pauvreté dans le monde, sur la paix dans le monde. Bien sûr, nous avons parlé d'Iraq. Dans le passé, nous avons eu des différences sur l'Iraq mais les amis sont toujours à même de parler de l'avenir et ce que nous espérons c'est que la paix et la liberté règnent partout autour du monde.

Nous nous sommes consultés à propos de l'Otan, nous sommes des partenaires au sein de l'Otan. Nous avons discuté de plusieurs sujets dont l'OTAN et du rôle possible de l'OTAN en Iraq. Et j'ai tenu à rassurer le Président en disant que nous allions continuer nos concertations très étroites. La question est que les Iraqiens ont besoin d'aide pour se défendre, pour reconstruire leur pays et, plus important encore; afin de pouvoir organiser des élections et j'ai été ravi d'avoir eu la possibilité de discuter de cela avec Jacques.

LE PRESIDENT - Je voudrais d'abord, et c'est ce que j'ai fait hier, exprimer au Président BUSH toute ma reconnaissance, et celle du peuple français, à l'occasion du D day qui a été pour la France un moment très émouvant. Et je remercie encore le Président américain d'avoir été présent et d'avoir ainsi accueilli la reconnaissance, la gratitude et l'amitié des Françaises et des Français.

Deuxièmement, j'ai voulu également le féliciter et le remercier pour ce G8 qui est une réussite. Nous avons évoqué beaucoup de problèmes, y compris avec les représentants des pays du Moyen-Orient hier, aujourd'hui avec les représentants de l'Afrique. Je crois que cela nous a probablement permis dans les principaux domaines de préoccupation du monde d'aujourd'hui de mieux nous comprendre et de mieux mettre en commun nos efforts pour la paix, pour les Droits de l'Homme, pour le développement.

J'ai donc remercié le Président pour son hospitalité et puisqu'il a mentionné la cuisine française, je veux lui dire qu'hier et aujourd'hui, depuis deux jours ici, la cuisine américaine n'avait rien à envier à la cuisine française. Je lui ai demandé de transmettre au chef toutes nos félicitations et notre reconnaissance.

Source : Elysée - Informations 10/06/2004

Conférence de presse de M. Jacques CHIRAC, Président de la République Française
SEA ISLAND - ETATS-UNIS, JEUDI 10 JUIN 2004
 
Mesdames, Messieurs,
 
Je suis heureux de vous rencontrer au terme de ce G8. Je dois dire que j'ai tout à fait conscience des problèmes et des difficultés auxquelles vous avez été confrontés dans la mesure où faire de l'information à 150 kilomètres de l'endroit où elle se produit, pour des professionnels, ce n'est probablement pas très pratique. Mais enfin, vous semblez avoir survécu. Et je tiens simplement à vous dire ma reconnaissance pour avoir assumé quelles que soient les difficultés.
 
J'ai eu le sentiment que ce Sommet s'était bien passé, il était bien organisé et je tiens à exprimer au Président BUSH et à tous ses collaborateurs toute ma reconnaissance, celle des autres aussi, parce que les choses se sont passées de façon tout à fait bien organisée.
 
Vous avez probablement déjà vu les déclarations et plans d'action que nous avons adoptés, qui sont assez nombreux et également, les conclusions de la présidence. Conclusions qui n'apportent rien de nouveau par rapport aux plans d'action, dont je tiens simplement à préciser, s'agissant des conclusions, que ce sont des conclusions qui sont de la seule responsabilité de la présidence. Je veux dire qu'il n'y a pas eu de concertation sur la rédaction des conclusions. Ce sera donc les conclusions de la présidence et d'elle seule. Je n'ai d'ailleurs pas d'observations particulières à faire sur ce point.
 
Pour ma part, j'ai souhaité, à l'occasion de cette réunion, articuler les initiatives ou mes interventions autour de cinq messages qui me paraissaient être dans la nature du G8 qui n'est pas un organisme directeur du monde naturellement, mais qui est un organisme qui, par l'importance des nations qui le composent, l'importance économique, politique, a une certaine vocation à prendre des initiatives, à suivre les choses, à donner des impulsions, à nourrir une réflexion, à affirmer une certaine vision du monde de demain.
 
Alors le premier de ces messages, c'était un message de dialogue. Chacun voit bien que nous sommes dans un monde qui, de ce point de vue, est plutôt en insuffisance qu'en excès. Je crois que c'était une bonne initiative en matière de dialogue d'avoir, d'une part, une réunion, c'était hier, avec sept chefs d'Etat du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord qui nous a permis, je dois dire, un échange de vue un peu unilatéral. C'est surtout eux qui ont été amenés à s'exprimer, pour nous donner leur sentiment, pour nous informer et qui a été, je dirais, positif et intéressant pour tout le monde.
 
Dans le même esprit, aujourd'hui à midi, il y a eu ce déjeuner de travail sur le thème du NEPAD, avec six chefs d'Etat africains. Et là aussi, il y a eu un échange de vues que je trouvais pour ma part très positif. Les Africains avaient préparé leurs interventions, à mon avis, de façon très cohérente, très intelligente. Ils ont parlé chacun à leur tour sur un thème, sur un sujet et d'une manière que je trouvais particulièrement responsable et qui a impressionné, je crois, tout le monde, notamment ceux qui étaient peut-être moins proches des préoccupations africaines que d'autres.
 
Donc, le dialogue. C'était un peu dans le même esprit que nous avions organisé Evian. J'ai un peu regretté pour ma part que nous n'ayons pas étendu ce dialogue à un certain nombre de pays émergents, comme nous l'avions fait à Evian, car il est évident que parler des grandes affaires du monde, notamment sur le plan économique, aujourd'hui, sans entendre ou sans associer à notre réflexion des pays comme la Chine, comme l'Inde, comme le Brésil, comme d'autres, cela ne marche pas tout à fait. Ce sera peut-être pour la prochaine fois.
 
Par ailleurs, la concertation, pour ce qui nous concerne, avec les représentants de la société civile, s'est bien déroulée dans la préparation du G8, c'est-à-dire qu'il y a eu un certain nombre de réunions au niveau de mon cabinet avec les représentants de la société civile au sens le plus large du terme. Je les ai moi-même reçu toute une après-midi et nous aurons l'occasion de leur faire connaître en détail à la fois les conclusions, mais aussi l'esprit de cette réunion, le dialogue.
 
Le deuxième message, c'est celui de la confiance. J'ai été tout de même assez bien impressionné par, d'une part, la confiance dans la reprise de l'activité économique mondiale, c'est-à-dire la croissance et la détermination affirmée par tous de s'associer le plus efficacement possible à cette croissance. Ne rien faire pour l'handicaper et tout faire pour la prolonger, notamment dans le domaine social et de la création d'emplois. Cette croissance, on l'observe aux Etats-Unis, très créatrice d'emplois, on l'observe en Asie, mais on l'observe aussi en Afrique et on l'observe en Europe, c'est-à-dire notamment dans la zone euro, et pas que dans la zone euro. Il y a donc là un sentiment de sortie de crise qui, depuis quelques mois, s'affirme, qui hier était très présent dans les réflexions qui ont été faites par l'ensemble des participants à cette réunion.
 
Le troisième message, c'était la mobilisation pour le développement. J'ai évoqué, hier, les mesures générales que nous avons adoptées pour le développement qui, pour moi, est un sujet de grave préoccupation. Nous sommes bien obligés de constater que, la mondialisation étant ce qu'elle est, nous avons, aujourd'hui un système où, pour le moment, les pays pauvres stagnent, dans la meilleure hypothèse, avec des perspectives préoccupantes, compte tenu de la démographie, et les pays riches s'enrichissent. Il y a donc là un vrai problème.
 
Nous avons pris des engagements au sommet du Millénaire, il y a quatre ans, en l'an 2000. Nous allons arriver au tiers de la période d'engagement et, dans l'état actuel des choses, il est évident que si on ne fait pas une correction forte, eh bien nous ne respecterons pas les engagements du Millénaire qui, je le rappelle, étaient, en gros, de diminuer de moitié la pauvreté dans le monde. Pourquoi ? Tout simplement parce que l'on n'a pas les moyens et nous nous trouvons avec une aide publique au développement qui est manifestement insuffisante.
 
La Banque mondiale a fait récemment un rapport important d'où il ressort qu'il faudrait, en gros, la doubler même peut-être la tripler -je le rappelle, elle est aujourd'hui d'une cinquantaine de milliards de dollars par an- , si l'on voulait atteindre les Objectifs du Millénaire. Je crois que ce serait un très grave échec et une très grande tristesse pour les pays concernés si l'on n'arrivait pas à atteindre les objectifs que nous nous étions fixés. Pour cela, il n'y a pas de doute, il faut améliorer les conditions de l'Aide Publique au Développement ou de l'aide, en général, au développement.
 
C'est ce qui explique, d'une part l'initiative britannique qu'on appelle l'Initiative Financière Internationale qui est très fortement soutenue par la France et dont nous avons fait adopter le principe à l'occasion de la réunion d'hier. D'autre part, j'en ai fait un premier compte rendu, c'est ce qui explique l'initiative de la France qui a réuni, sous l'autorité de M. LANDAU, un groupe de travail, -je voudrais remercier d'ailleurs le gouverneur Michel CAMDESSUS qui a apporté toute sa compétence et toute sa générosité dans ce travail- pour trouver les moyens d'une taxation internationale qui puisse être, à la fois, acceptable, efficace et productive. Nous n'en sommes pas encore aux conclusions mais je pense que nous aurons, avant la fin de l'année, les conclusions et que nous pourrons -peut-être en liaison avec le Président LULA, car vous savez que nous travaillons ensemble sur ce thème-, faire des propositions de taxation internationale. Je dois à la vérité de dire que ce problème que j'ai simplement évoqué, dans son principe, a été approuvé par certains mais contesté de la façon la plus ferme par d'autres. Donc, nous ne sommes pas, dans cette affaire, au bout de nos peines.
 
Dans le même esprit, les décisions que nous avons prises pour l'incitation à l'initiative privée dans les pays pauvres et notamment tout ce qui touche à l'introduction du micro crédit, de la micro finance a été, à mon sens, positif, de même que la lutte contre la famine et la lutte contre le sida, sur laquelle nous avons fortement, en tous les cas, nous, Français, insisté. Car nous voyons bien que le Fonds mondial qui n'est pas le seul moyen d'action mais qui est un moyen d'action essentiel, n'est pas aujourd'hui assuré pour l'année prochaine. Et il faut avoir dans deux ans les sommes que la communauté internationale s'était engagée à mobiliser.
 
Quatrième message, c'était la responsabilité. Hier, nous avons longuement travaillé sur les problèmes de sécurité et nous avons pris un certain nombre de décisions que vous avez probablement déjà vues et que je résume brièvement dans trois domaines. D'une part, la prévention et la dissemination des matières nucléaires, éléments importants de nos politiques de non-prolifération. Deuxièmement, une coopération renforcée dans le domaine des transports aériens pour faciliter la vie des voyageurs et identifier mieux ceux que l'on appelle pudiquement les passagers à risque. Et troisièmement, un plan d'action sur le maintien de la paix, notamment en Afrique, en complet accord avec l'Organisation de l'Union africaine, qui donne une nouvelle impulsion à nos efforts pour accroître les capacités régionales. C'est vrai notamment pour ce qui concerne la France, avec le système RECAMP que vous connaissez. Mais c'est vrai, c'est mieux coordonné maintenant, l'objectif étant que dans un délai  bref, c'est-à-dire quelques années, l'Union africaine puisse avoir les éléments d'intervention nécessaires pour la garantie ou le maintien de la paix.
 
Sur ces trois thèmes, j'ai souligné à la fois les responsabilités, le potentiel d'action et les conditions d'action du G8 s'il veut être efficace. J'ai notamment insisté sur le respect du multilatéralisme qui est un gage d'une action efficace et légitime. J'ai insisté aussi sur le respect des libertés publiques, notamment dans la lutte contre le terrorisme. Lutter contre le terrorisme est une nécessité. Elle ne doit pas nous faire oublier les principes qui sont ceux sur lesquels notre civilisation est fondée, notamment le respect des droits de l'Homme. Je suis également satisfait que nous ayons pu obtenir une mention positive allant un peu de l'avant pour ce qui concerne les paradis fiscaux.
 
En revanche, il y a un domaine où je regrette que nous n'ayons pas du tout progressé, et qui est celui de la lutte contre le changement climatique. Il est tout à fait évident que le réchauffement climatique est actuellement engagé. Les experts, les scientifiques pouvaient encore diverger dans leur appréciation, il y a une dizaine d'années. Aujourd'hui, ils sont tout à fait unanimes pour affirmer que le réchauffement climatique est engagé, avec toutes les conséquences que cela comporte. Nous sommes donc réellement menacés. Et nous sommes donc responsables et si nous restions dans l'inaction, nous porterions lourdement cette responsabilité. J'ai eu l'occasion, nous l'avons évoqué, d'en parler avec le Président des Etats-Unis. Vous dire que je l'ai convaincu, serait tout à fait excessif, vous l'imaginez bien, mais enfin, j'ai voulu appeler son attention sur les lourdes conséquences de notre inaction. Je me réjouis que la présidence britannique de l'année prochaine ait décidé de faire de ce thème un thème de propositions et d'actions.
 
Enfin, cinquième et dernier message, notre offre de partenariat aux pays du Moyen-Orient, du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord. Lors du déjeuner que nous avons eu avec un certain nombre de dirigeants du Moyen-Orient, nous sommes arrivés, je dirais, sans difficulté, à un accord sur la réponse que le G8 devait apporter à l'appel du sommet de Tunis pour les réformes. Vous savez que la France était très attachée à ce que ce sommet se tienne bien -ce qui a finalement été le cas-, de façon à ce que les chefs d'Etat et de gouvernement, les opinions publiques également, arabes et musulmanes nous fassent connaître leurs sentiments et leurs attentes de façon à ce que nous puissions les prendre en compte et faire des propositions. C'est dans cet esprit que nous avons répondu aux propositions qui ont été formulées, à l'occasion du sommet de Tunis. Nous sommes prêts à renforcer notre partenariat avec les pays de cette région qui le souhaitent afin d'appuyer les réformes qu'ils ont décidé d'engager, en fonction de leur culture, de leur histoire, de leurs situations économique, sociale et politique.
 
J'ai rappelé les conditions du succès de cette entreprise, conditions impératives : première condition, une relance des efforts de paix, entre notamment, Israël et les Palestiniens. Il faut que nous nous mobilisions beaucoup plus, les Etats-Unis et nous, en particulier le Quartet, pour essayer de mettre en oeuvre la Feuille de route qui nous paraît, aujourd'hui, le seul moyen de ramener tout le monde autour de la table et d'interrompre la situation dramatique que nous connaissons aujourd'hui. C'est une condition. Je crois que vouloir faire des réformes, c'est très bien, les aider, c'est parfait. Il y a, sans aucun doute, un préalable qui consiste à revenir à une situation de paix, de dialogue et de sécurité dans cette région du monde.
 
La deuxième condition, c'est le respect scrupuleux de l'indépendance et de la diversité des pays de la région. Nous devons répondre à leurs demandes et, en aucun cas, leur imposer des solutions. C'est un esprit de partenariat qui doit dominer dans cette affaire. Et troisième condition, c'est la mobilisation des instruments de coopération en capitalisant ce que l'Europe a déjà fait dans le processus de Barcelone qui, pour être parfois mal connu, est efficace et apprécié, et qui marque bien la route qui doit être suivie.
 
Voilà ce que je voulais simplement vous dire avant de répondre à vos questions sur ce sommet de Sea Island.
 
QUESTION - Depuis les deux conférences de presse de M. BLAIR et de M. BUSH, on a une idée un peu plus claire de ce qu'ils attendent de l'OTAN : tous deux nous ont dit qu'avoir des troupes de l'OTAN en Iraq n'était pas réaliste, pas pratique. Mais ils ont tous les deux parlé d'un rôle éventuel de formation de l'OTAN. Est-ce que vous voyez un rôle dans ce sens-là pour l'OTAN ? Est-ce que la France pourrait y participer ?
 
LE PRESIDENT - La question s'est posée de savoir si l'OTAN pouvait être mise en responsabilité, en Iraq ou d'ailleurs plus largement dans la région et il ne manquait pas de partisans de cette solution dont on voyait bien les avantages qu'elle pouvait comporter, notamment pour renforcer ou pour atténuer les problèmes de la coalition en Iraq.
 
Nous avons toujours été plus que réservés. Lorsque les Polonais ont accepté de s'installer en Iraq, nous avons accepté qu'ils aient une aide technique de l'OTAN parce qu'ils n'avaient pas les moyens d'assumer les responsabilités du commandement. Mais c'était une aide technique, ce n'était pas le drapeau de l'OTAN. Ce n'était pas la responsabilité de l'OTAN. En revanche, toute ingérence de l'OTAN dans cette région, nous paraît comporter de grands risques, y compris des risques, en quelque sorte, d'affrontement, de l'occident chrétien contre l'orient musulman. Caricature naturellement, mais enfin c'est une appréciation qu'il convient d'avoir présente à l'esprit. Nous avons donc indiqué clairement que nous ne pourrions pas accepter une mission de ce type pour l'OTAN. Alors, je sais qu'aujourd'hui, au niveau des experts, certains s'interrogent et c'est ce à quoi ont fait allusion, j'imagine, aussi bien M. BLAIR que M. BUSH, sur la formation des cadres de l'armée iraquienne. Sur !
 ce point, je dois dire que je n'ai pas de sentiment à exprimer, ni sur le rôle que pourrait avoir, le cas échéant, les spécialistes dans ce domaine de l'OTAN. Il faudra voir les choses dans le détail, voir ce que l'on nous proposera. Pour le moment, il n'y a pas de proposition concrète et donc, je n'ai pas de commentaire à faire.
 
QUESTION - Si vous deviez faire une comparaison entre l'administration BUSH actuellement et l'administration REAGAN, que diriez-vous ? Je représente la télévision de Tokyo.
 
LE PRESIDENT - Je suis très heureux de répondre à la télévision de Tokyo. Je vous dirais simplement que je n'ai pas du tout l'intention de faire des comparaisons, surtout dans une période comme aujourd'hui où le Président REAGAN nous ayant quitté, il y a les cérémonies pour ses funérailles. La France y sera d'ailleurs représentée par le Président GISCARD d'ESTAING, accompagné du Ministre français des Affaires étrangères, M. Michel BARNIER. Ce n'est pas sur l'événement qu'il faut faire des comparaisons de nature historique.
 
QUESTION - Quand vous parlez, Monsieur le Président, des risques concernant l'OTAN, est-ce que c'est parce que, à vos yeux, l'OTAN a une connotation américaine trop forte, à un moment où, dans cette région, il y a un très fort ressentiment anti-américain ?
 
LE PRESIDENT - Ce n'est pas un sentiment américain, l'OTAN, c'est une organisation occidentale et, à ce titre, elle a sa place naturellement, là où l'Occident veut qu'elle l'ait. Je ne crois pas que ce serait, je le répète, opportun aujourd'hui de mêler les genres.
 
QUESTION - Monsieur le Président, concernant le Proche-Orient, vous avez très clairement fait état hier d'un préalable. Mais dans la déclaration finale, dont vous avez dit qu'elle est de la responsabilité de la présidence, il est question d'un partenariat de progrès, etc. d'assistance pour les peuples du Moyen-Orient élargi et du Maghreb. Est-ce que vous considérez que le préalable a été levé et est-ce que vous partagez cette vision américaine et que d'autres pays européens partagent, à savoir que les réformes, l'assistance, le partenariat constituent en soi une manière d'apaiser les conflits, notamment le conflit israélo-palestinien ? Mais pourquoi pas les autres conflits frontaliers comme le Cashemire, la Tchétchénie ou ailleurs ?
 
LE PRESIDENT - Je crois d'abord qu'il ne faut pas mélanger les choses. La question que vous me posez, c'est de savoir si le préalable qui me paraît évident du retour à la paix dans le conflit le plus fort, le plus spectaculaire, le plus durable entre Israël et la Palestine, enfin les Palestiniens, si ce préalable est levé, et je vous réponds non, il n'est pas levé puisqu'il ne se passe rien pour le moment. Je veux dire que rien ne peut réellement nous permettre d'escompter que tout le monde revienne autour de la table et qu'il y ait ce qui est inéluctable : un accord négocié pour deux Etats qui soient à la fois libres, indépendants et en sécurité.
 
QUESTION - Monsieur le Président, après votre vote aux Nations Unies cette semaine, après ce Sommet, que pensez-vous en général de la situation en Iraq ? Est-ce que vous avez accepté le fait accompli ? Est-ce que vous vous opposez, est-ce que vous avez des réserves à propos de l'OTAN parce que vous vous opposez toujours à la position américaine en Iraq ?
 
LE PRESIDENT - Je ne m'oppose pas du tout à la position américaine en Iraq. Nous avons eu, la France et les Etats-Unis, une divergence de vues complète sur la guerre en Iraq. C'est comme cela. Et j'ai regretté cette guerre. Je considère qu'elle n'était ni nécessaire, ni d'ailleurs utile, qu'elle était forcément coûteuse dans tous les sens du terme et que l'on aurait pu trouver d'autres solutions pour orienter l'Iraq vers un système plus démocratique ou plus équilibré. Je n'ai pas changé d'avis. Mais c'est un problème historique. Je ne vais pas revenir là-dessus indéfiniment.
 
Aujourd'hui, ma conviction, je l'ai dit bien clairement, et notamment au Président BUSH, c'est que la situation est tout de même très dégradée, elle est très inquiétante, préoccupante. Et la seule chance que l'on puisse avoir de s'orienter vers une certaine stabilité, un développement, la sécurité en Iraq, la seule chance, c'est que les Iraquiens aient réellement conscience, soient convaincus qu'on leur rend la totalité de leur souveraineté, de leur indépendance et de la maîtrise de leur destin. C'est la voie, à mon avis, d'ailleurs étroite, qui permettra peut-être de sortir des drames que nous connaissons actuellement.
 
Alors cela veut dire qu'il faut réellement transférer cette souveraineté, donc ne pas tricher si j'ose dire. C'est ce à quoi nous avons été très attentifs. C'est la raison pour laquelle nous avons été si exigeants dans l'élaboration de la résolution de l'ONU. Je dois dire d'ailleurs que nous n'étions pas seuls, puisque nous avions avec nous, une coopération vingt-quatre heures sur vingt-quatre, -le mot n'est pas excessif-, de nos amis allemands, russes, espagnols, algériens et quelques autres.
 
Finalement, c'est ce qui a été retenu comme principe. Et si les Iraquiens ont vraiment conscience qu'ils sont de nouveau maîtres de leur destin, il y a peut-être une chance. Si on ne joue pas le jeu, cette chance disparaîtra.
 
QUESTION - Monsieur le Président, bienvenue au Etats-Unis. La prolifération a été l'un des sujets principaux de cette conférence. Hier, vous avez parlé de trois cas : la Libye, la Corée du Nord et l'Iran. Pensez-vous qu'il est toujours possible d'empêcher, de prévenir l'Iran d'acquérir des armes nucléaires ? Si oui, comment le feriez-vous ? Est-ce que vous pensez que le modèle libyen constitue un modèle, ou est-il important de trouver une troisième voie entre le modèle iraquien et le modèle libyen ?
 
LE PRESIDENT - Vous auriez pu également évoquer le modèle coréen du nord. Premièrement, je crois qu'il est essentiel d'éviter que de nouveaux Etats se dotent, en dehors des contrôles de l'Agence, de moyens nucléaires. Comme vous le savez, nous avons fait une offensive diplomatique forte, les Anglais, les Allemands et les Français, auprès des autorités iraniennes, pour essayer de les convaincre que le rapport coût/efficacité de l'objectif qu'ils semblaient vouloir poursuivre de se doter des armes de destruction massive était tout à fait négatif. Il y a à cela une raison simple qui consiste à demander aux Iraniens : mais si vous avez une bombe nucléaire, qu'est-ce que vous allez en faire, sur qui vous allez l'envoyer, alors qu'elle vous aura coûté extraordinairement chère. Il n'y a pas de réponse satisfaisante ou raisonnable à cette question.
 
Donc, nous pensons qu'il est absolument nécessaire de convaincre les Iraniens. Alors, sont-ils convaincus ? Je ne peux pas répondre à cette question. Tout ce que je peux vous dire, c'est que nous faisons, d'ailleurs en étroite coopération avec les Américains, nos trois pays poursuivent une action déterminée pour que les Iraniens acceptent, sous le contrôle et les inspections de l'Agence internationale, d'apporter la preuve qu'ils ont interrompu leur programme, enfin, dans tout le domaine nucléaire.
 
QUESTION - Votre volonté de poursuivre sérieusement, de respecter et de faire respecter le traité ne va-t-il pas contre certaines relations économiques qu'a la France avec certains pays tel que l'Iran ?
 
LE PRESIDENT - Je ne le crois pas du tout. Je dirais même, au contraire. D'abord, l'application du Traité de non-prolifération s'impose. Ensuite, vous aurez observé que la position de la France, comme d'ailleurs de l'Angleterre et de l'Allemagne qui sont les trois nations en pointe de cette affaire, c'est de dire aux Iraniens, une fois clairement affichée et prouvée la non-prolifération militaire, avec l'aide internationale, que le développement du nucléaire civil leur permettra de répondre aux besoins économiques de ce pays.
 
QUESTION - Monsieur le Président, nous avons entendu parler d'une visite que vous deviez faire, d'ici la fin du mois, en Libye. On entend dire maintenant à Paris qu'elle serait annulée. Je voulais savoir si vous pouviez nous renseigner à ce propos et nous dire pour quelle raison elle serait annulée. Eventuellement, est-ce que cela a une relation avec l'affaire révélée aujourd'hui dans la presse américaine où deux personnes ont été arrêtées aux Etats-Unis dont les Américains affirment que ce sont des agents libyens qui préparaient un attentat contre le prince héritier d'Arabie saoudite.
 
LE PRESIDENT - Je n'ai naturellement aucun commentaire à faire sur une information de cette nature. Quant à ma visite en Libye, elle n'est pas annulée pour une raison très simple, c'est qu'elle n'a pas encore été décidée. Elle est envisagée, donc il n'y a pas d'annulation.
 
QUESTION - Monsieur le Président, c'est une question sur la dette iraquienne. On sait que les Américains souhaiteraient qu'elle soit réduite de 95%, que le FMI a émis un avis pour qu'elle soit réduite de 80%. Quand la France évoquait une réduction substantielle, on parlait du chiffre de 50%. Est-ce que ce chiffre de 50% est toujours le bon dans l'esprit de la France ?
 
LE PRESIDENT - Il est tout à fait le bon et je vais vous dire pourquoi. L'Iraq est un pays riche, potentiellement, même s'il a une dette considérable. Comment expliquerez-vous aux pays pauvres très endettés ou à quelques pays également très endettés, -je pense, par exemple, puisqu'il était là aujourd'hui, au Nigeria-, comment expliquerez-vous à ces gens qu'on va faire en trois mois pour l'Iraq plus que l'on a fait en dix ans pour les trente-sept pays les plus pauvres et les plus endettés du monde ? Cela n'a pas de signification. Ce n'est pas convenable.
 
C'est la raison pour laquelle, effectivement, la France, -et nous ne sommes pas les seuls-, a pris une position claire, une annulation oui, substantielle oui. Que veut dire substantielle ? Pour nous, c'est effectivement autour de 50%. Nous ne souhaitons pas, nous ne voulons pas aller au-delà, pour les raisons que je viens de vous indiquer.
 
QUESTION - A propos de la situation économique, vous avez rappelé le diagnostic partagé par les pays du G8 sur la reprise de la croissance, un peu partout dans le monde. Mais vous avez, aussi, mentionné la nécessité de soutenir cette croissance, de la protéger, de l'alimenter et de ne rien faire pour la freiner. Est-ce à dire que vous avez eu des signes ou même des engagements de nos partenaires américains pour qu'ils infléchissent leur politique économique ?
 
LE PRESIDENT - J'ai eu l'occasion d'évoquer avec le Président américain, mais aussi autour de la table, quelques inquiétudes. Dans le contexte qui est par ailleurs un contexte, effectivement, de croissance que personne ne conteste. Ces inquiétudes, c'est d'abord l'importance des déficits intérieurs et extérieurs budgétaires et financiers des Etats-Unis. L'importance de ces déficits, quels que soient les transferts qui se font spontanément et automatiquement vers les Etats-Unis peuvent à un moment donné, créer des déséquilibres et obliger à un atterrissage qui pourrait être un peu difficile. Donc, il faut y faire attention.
 
La deuxième inquiétude, c'est évidemment le pétrole et le prix du pétrole. Nous ne sommes pas dans la perspective d'un choc pétrolier mais le prix du pétrole augmente. Nous avons donc, à cet égard, des inquiétudes et ces inquiétudes sont généralement partagées, en tous les cas, chacun en a conscience. En revanche, cette situation d'efforts à faire pour faciliter la croissance nous a conduit à prendre conscience très fortement de la nécessité de faire un certain nombre de réformes, dans chacun des principaux Etats. C'est vrai pour les Etats-Unis, c'est vrai pour la France, c'est vrai pour l'Allemagne qui a été un peu un précurseur. Dans ce domaine, il est évident que si l'on n'accompagne pas la reprise par de vrais efforts, en matière de réformes, comme la France s'y est engagée, avec les retraites hier, avec l'assurance maladie aujourd'hui, alors on court de grands risques.
 
QUESTION - Concernant toutes ces discussions sur l'Iraq et le Moyen-Orient pendant ces trois jours, est-ce que vous avez gagné plus que ce que vous avez concédé, au total?
 
LE PRESIDENT - Je vais vous dire, je ne suis arrivé ici, ni pour gagner, ni pour concéder. Les choses ne se sont pas passées ici, elles se sont passées à New York, au moment de l'élaboration de la résolution. Et je vous dis très franchement qu'après être passé par des phases d'optimisme et de pessimisme, toujours de détermination, nous sommes arrivés à une résolution qui nous parait, dans ce domaine, raisonnable et positive. C'est la raison pour laquelle elle a été votée à l'unanimité.
 
QUESTION - Tout à l'heure, George BUSH a qualifié les relations avec la France de cordiales, au cours de sa conférence de presse. Comment, vous, vous qualifiez les relations de la France avec les Etats-Unis, alors que, semble-t-il, les divergences demeurent sur beaucoup de dossiers ?
 
LE PRESIDENT - Eh bien, je les qualifierai d'un seul mot : cordiales, comme elles doivent l'être. Je le répète, on peut être amis sans être pour autant subordonnés. Nous avons des points d'accord très forts, notamment sur l'essentiel : une certaine vision du monde, de la démocratie, des droits de l'Homme, une expérience historique exceptionnelle. On peut ne pas être d'accord sur tout. Ce qui est le cas. Et on peut être en désaccord sans être agressifs. Voilà. Cordiales, c'est le mot.
 
QUESTION - La France s'est opposée à la guerre en Iraq et, cette semaine, le nouveau président iraquien a participé au Sommet du G8. Pourriez-vous nous définir quelle a été la nature de votre relation avec le nouveau président iraquien, cette semaine ?
 
LE PRESIDENT - Je connais peu le nouveau président iraquien. Pour dire la vérité, je l'ai rencontré pour la première fois. Notre rencontre a été tout à fait cordiale, et surtout, surtout, je lui souhaite de réussir. Il peut compter sur la France pour faire le maximum afin que lui-même et son équipe réussissent. Réussir, cela veut dire quoi ? Cela veut dire rétablir la sécurité, l'ordre, le développement dans ce pays qui est un superbe pays, qui mérite de réussir et qui se trouve dans une situation difficile. Je forme donc des voeux très chaleureux pour la réussite du nouveau président iraquien.
 
Source : Élysée - Informations 10/06/2004
Point de Presse de Mr. Jacques CHIRAC, Président de la République Française

MERCREDI 9 JUIN 2004

Bonjour Mesdames, Bonjour Messieurs,

Je suis heureux de cette occasion de m'entretenir avec vous. J'aurais préféré le faire de façon plus générale, mais j'aurai l'occasion demain ou après-demain à Savannah d'avoir un point de presse plus conséquent, même si je sais qu'un certain nombre de vos collègues sont en ligne avec nous. Je les salue et je les remercie.

Vous savez ce qui est au programme de nos entretiens depuis le dîner d'hier soir. J'ai eu des entretiens séparés avec le Premier Ministre du Canada, également avec le Premier Ministre japonais et je verrais tout à l'heure le Roi de Jordanie. Notre première séance de travail a été consacrée aux questions économiques et de développement, à quoi se sont ajoutées, d'ailleurs, de manière un peu improvisée, des réponses aux questions que se posaient certains de nos partenaires en ce qui concerne la réforme des institutions de l'Union européenne.

Nous allons ensuite déjeuner avec cinq dirigeants arabes, le Président KARZAÏ et le Premier Ministre turc. Sont à évoquer les problèmes qui sont à l'ordre du jour.

Nous aurons cet après-midi une intéressante séance de travail sur les questions de sécurité. Et ce soir le dîner sera consacré aux problèmes régionaux.

Demain nous évoquerons les problèmes liés au développement durable et le sommet se terminera par un dialogue avec un certain nombre de représentants africains, l'objet étant de discuter, de faire le point sur le NEPAD.

D'ores et déjà, nous avons évoqué ce matin les problèmes économiques, les problèmes de croissance. Chacun a marqué par son propos l'impression qui était la sienne en ce qui concerne les capacités de développement, capacités dont on a souligné la grande force et même la très grande force en Chine, le bon démarrage au Japon, une croissance forte et même très forte en Russie. Et une croissance sur laquelle on pourrait être nettement plus optimiste en Europe, chacun citant le chiffre de 2% comme un chiffre minimum en ce qui concerne la croissance européenne.

Ceci ne nous a pas empêché de faire valoir un certain nombre d'inquiétudes ou de réflexions. Cela a été mon cas pour ce qui concerne notamment, mais je n'étais pas le seul, d'une part les conséquences éventuelles du fort déficit budgétaire et commercial américain sur l'avenir, et notamment, sur les changes et les taux d'intérêt. Je trouvais d'ailleurs que le Président BUSH était parfaitement conscient de cette situation.

Nous avons évoqué d'autre part les problèmes du pétrole en marquant combien il y avait là d'incertitudes de nature politique, économique, technique et combien il fallait dans ce domaine s'efforcer de réduire la consommation et donc de développer les productions de substitution. J'ai été sensible au fait que le Président américain a rendu un hommage très appuyé à la politique française en matière d'énergie fondée pour une large part sur l'acquisition de notre puissance électrique à partir du nucléaire.

J'ai eu l'occasion également de souligner combien il était nécessaire d'être attentif à l'évolution de l'économie au regard des problèmes sociaux et des problèmes environnementaux. Ce qui m'a permis de reprendre un certain nombre des propositions qui ont été faites dans le dernier rapport sur la mondialisation et ses aspects sociaux qui a été déposé par Monsieur SOMAVIA, le directeur général de l'Organisation Internationale du Travail. Celui-ci souligne notamment deux choses : on ne peut pas laisser les grandes institutions internationales responsables de l'évolution économique et sociale comme les institutions financières internationales, la Banque mondiale, le Fonds monétaire, ou l'Organisation Internationale de Travail, ou l'Organisation Mondiale du Commerce, agir indépendamment les unes des autres. Il est aujourd'hui essentiel d'assurer la cohérence, la cohésion de l'action de ces grandes organisations et notamment de l'Organisation Internationale du Travail avec l'OMC ou avec les institutions financières internationales. C'est un des points que souligne fortement Monsieur SOMAVIA dans son rapport. Et il a naturellement entièrement raison.

Dans le même esprit, j'ai eu l'occasion d'évoquer les problèmes que nous pose le développement de techniques frauduleuses dans le monde d'aujourd'hui, en particulier, tout ce qui touche au piratage ou à la contrefaçon, dont les experts disent qu'ils représentent aujourd'hui près de 10% du chiffre d'affaires mondial, des milliards, des centaines de milliards d'euros. Donc la nécessité de lutter avec plus d'efficacité contre ces pratiques délictueuses qui sont à l'origine notamment d'un certain nombre de mise en cause d'entreprises honnêtes et aussi de délocalisations. S'agissant de délocalisations, j'ai également souligné un deuxième problème essentiel qui est celui du respect des normes sociales et environnementales par un certain nombre de très grandes entreprises internationales qui se délocalisent ou qui vont s'installer dans des pays généralement émergents et sans tenir le moindre compte des règles ou en tenant fort peu compte, des règles du droit social généralement admises par tous les pays civilisés, ni aucun compte, des exigences de l'environnement.

Je pensais donc que nous devions essayer d'aboutir à un système qui permettrait d'appliquer des sanctions aux entreprises qui ignoreraient les règles fondamentales dans le domaine social et dans le domaine environnemental en se délocalisant dans des pays notamment émergents. Ce qui m'a conduit, enfin, à une réflexion sur la nécessité d'élargir, d'une façon ou d'une autre, peut-être pas institutionnellement, mais d'élargir le dialogue entre les pays du G8, c'est-à-dire les principales économies mondiales et ceux qui deviennent des éléments essentiels de l'économie mondiale, comme la Chine.

Il est évident que l'on ne peut plus parler aujourd'hui de l'évolution des grands problèmes et des solutions à apporter aux grands problèmes de l'économie mondiale sans associer la Chine. C'est vrai aussi pour l'Inde, c'est vrai pour le Brésil, c'est vrai pour l'Afrique du Sud, c'est vrai pour quelques pays qui sont devenus des axes majeurs dans le domaine économique mondial. Sous une forme ou sous une autre, il faut pouvoir les associer, c'est ce que j'avais essayé de faire à Evian avec cette notion de dialogue élargi, en invitant les représentants de ces pays pour créer le lien et aussi peut-être un précédent ou une habitude. J'ai, à nouveau, insisté sur la nécessité de le faire dans l'avenir.

Voilà les principaux éléments que nous avons évoqués ce matin. Je ne parlerais pas maintenant des problèmes que nous traiterons à midi, et notamment ceux du "Grand Moyen-Orient", mais je ferai une réflexion également importante qui concerne la non-prolifération. C'est un sujet que nous aborderons cet après-midi. Un sujet important dans lequel nous avons, si j'ose dire, beaucoup investi intellectuellement. Dans le développement des décisions prises à Evian et aussi, d'ailleurs, au Conseil de sécurité, nous allons renforcer nos systèmes de contrôle de la non-prolifération, notamment dans trois directions : tout d'abord par la poursuite de la mise en ouvre du partenariat global qui a été décidé déjà depuis un certain temps, comme vous le savez, et qui permet d'améliorer la sécurité et la sûreté des installations de cette nature, notamment en Russie, avec un nombre croissant de pays qui viennent s'associer au financement et un élargissement des pays qui pourront en bénéficier.

Ensuite, l'extension de l'initiative que nous avons lancée l'an dernier, à Evian et, que l'on appelle PSI, c'est-à-dire "initiative de sécurité contre la prolifération", qui permet de mieux lutter contre les risques de trafic de matières nucléaires, biologiques ou bactériologiques. Et enfin, une décision importante qui concerne le contrôle de la dissémination des technologies sensibles de l'enrichissement et du retraitement en matière nucléaire. Sur ce point, nous engageons, dans le cadre des accords internationaux existants, la négociation d'un renforcement des critères d'exportation de ce type de matériels, en attendant que la négociation aboutisse. Nous sommes d'accord pour faire preuve d'une particulière et même très particulière retenue. Par ailleurs, nous allons faire le point sur les questions d'actualité concernant la Libye, l'Iran ou la Corée du Nord. Ce que j'ai fait, en particulier, hier, avec le Premier Ministre japonais.

Voilà ce que je pourrais vous dire et je suis tout prêt à répondre à vos questions.

QUESTION - Le Président BUSH a invité dans le cadre du "Grand Moyen-Orient", la Turquie qui est dans l'OCDE, dans l'OTAN, au Conseil de l'Europe, avec le Bahreïn, le Yémen, l'Afghanistan. Qu'est-ce que l'on attend de la Turquie dans ce cadre-là ?

LE PRESIDENT - D'abord, la Turquie est un très grand pays et c'est un pays qui connaît aujourd'hui une évolution, je dirais dans le domaine de la modernisation de son économie et de la démocratisation de son régime, extrêmement impressionnante. C'est par ailleurs une des grandes puissances non seulement régionale mais même mondiale. Par conséquent, il est tout à fait légitime qu'elle soit tout à fait associée à ces discussions. C'est d'ailleurs dans cet esprit que le Premier ministre turc va se trouver avec nous, tout à l'heure, à déjeuner et nous nous en réjouissons.

QUESTION - Monsieur le Président, je voulais juste vous assurer que nous sommes peut-être plus d'une centaine de journalistes, ici, alors votre conférence de presse est plus conséquente qu'il ne vous semble là-bas. Je voulais vous demander : ce matin, le Président BUSH et le Premier ministre BLAIR ont évoqué un éventuel rôle élargi pour l'OTAN en Iraq. C'est un sujet sur lequel ils veulent travailler avant le sommet qui va se passer en Turquie. Est-ce que vous, la France, vous voyez la possibilité de troupes de l'OTAN qui vont aller en Iraq, que pensez-vous de cette démarche ?

LE PRESIDENT - Je suis naturellement ouvert à toutes les discussions. Je ne vous cache pas que je ne crois pas qu'il soit dans la vocation de l'OTAN d'intervenir en Iraq et, de surcroît, je n'ai pas le sentiment que ce serait opportun ni même forcément bien compris. Si bien, vous me voyez tout à fait réservé face à cette initiative. Il va de soi qu'en toute hypothèse elle ne pourrait être envisagée que si le gouvernement iraqien souverain exprimait expressis verbis cette intention.

QUESTION - Comment décririez-vous les relations entre la France et les Etats-Unis à l'heure actuelle ?

LE PRESIDENT - Je les trouve très bonnes. Alors, je sais qu'elles ne sont pas exemptes de polémique mais l'une des caractéristiques de la démocratie, c'est d'encourager la polémique et peut-être d'ailleurs est-ce souhaitable ? Mais si vous parlez du fond, je trouve que les relations entre les Etats-Unis et la France, aujourd'hui, sont bonnes comme elles doivent l'être entre des amis de très longue date.

QUESTION - Monsieur le Président, la France s'est associée, hier, au vote unanime d'une résolution aux Nations Unies sur le transfert de souveraineté en Iraq. Cela appelle-t-il des commentaires de votre part, était-ce un vote enthousiaste ?

LE PRESIDENT - C'était de notre part un vote, -le mot enthousiaste s'agissant d'une sortie de crise comme on connaît l'Iraq n'est pas, à proprement parler, le mot qui convient-, mais c'était un vote satisfait. Et je voudrais d'abord exprimer, je l'ai fait ce matin, au Président BUSH, toute notre reconnaissance pour la façon dont la préparation de cette négociation s'est effectuée et pour la grande ouverture d'esprit dont les diplomates américains ont fait preuve pour l'amélioration constante, depuis quelques jours, de cette résolution.

Ce n'était pas, naturellement, la question de savoir qui avait tort ou qui avait raison. C'est un problème d'efficacité. Dans la crise que nous connaissons actuellement en Iraq, ma conviction c'est que la seule voie de sortie aujourd'hui, c'est de donner au peuple iraqien le sentiment que le gouvernement qui va assumer sa direction est un gouvernement totalement souverain, indépendant. Cela était capital.

Or, cela a supposé une évolution des esprits des uns et des autres, y compris de nos amis américains. Certaines concessions n'ont pas été forcément faciles à faire s'agissant aussi bien du domaine de la sécurité et des rapports entre ce gouvernement et la force multinationale. S'agissant des problèmes politiques, juridiques, judiciaires, diplomatiques, c'était difficile. Je peux dire que les Américains ont vraiment compris qu'il fallait jouer le jeu et ils l'ont joué. Ce qui a permis à ceux de leurs partenaires qui étaient les plus attentifs à ce que cette souveraineté soit vraiment indiscutable et puisse être ressentie comme telle par le peuple iraqien, c'est-à-dire les Allemands, les Russes, les Espagnols, les Français et quelques autres, ont effectivement pu exprimer leur satisfaction à l'issue de cette exercice. Je m'en réjouis.

QUESTION - La France était au départ assez réticente sur l'initiative des Etats-Unis sur le "Grand Moyen-Orient", il semble qu'aujourd'hui, elle soit beaucoup plus favorable. Est-ce que vous pouvez nous expliquer quelles sont les raisons pour lesquelles la France pense désormais que c'est quelque chose de positif et quels sont les pas qui ont été faits par les uns et par les autres pour parvenir à un compromis ?

LE PRESIDENT - La France n'a jamais contesté la nécessité qu'il y avait à dialoguer et à aider un certain nombre de pays, notamment du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord sur la voie de la modernisation à la fois économique et politique. Elle l'a d'autant moins contestée qu'elle est un peu à l'origine et même tout à fait à l'origine, par le processus de Barcelone, de ce mouvement. Elle aurait été bien inconséquente d'en contester l'utilité.

En revanche, la France était très attentive au fait qu'on ne peut pas imposer des réformes, qu'il faut convaincre, qu'il faut dialoguer qu'il faut coopérer, mais ceci dans le respect à la fois de la diversité des peuples, de leur histoire, de leur culture et des problèmes auxquels ils sont confrontés. Nous pensions donc que ce qui était essentiel, c'était l'ouverture d'un véritable dialogue amical et constructif, pouvant aider les peuples qui le souhaitent, à assumer un certain nombre d'évolutions. Je le répète, c'est un peu l'esprit de Barcelone. C'est ce que nous faisons nous-mêmes avec un certain nombre de pays, à commencer par la Syrie, par exemple, pour notre coopération en matière d'évolution de l'administration et des systèmes administratifs.

Je crois que l'on est arrivé à un bon état d'esprit. Nous allons maintenant en discuter avec les intéressés eux-mêmes et je souhaite que cette coopération puisse évoluer de façon positive.

QUESTION - Je voudrais savoir comment faut-il interpréter le fait que vous vous ne rendiez pas vendredi au obsèques du Président REAGAN ?

LE PRESIDENT - D'une façon hélas, tout à fait simple. Je connaissais le Président REAGAN et son épouse. J'avais eu l'occasion de le rencontrer et de travailler avec lui et je serais volontiers allé apporter personnellement à son épouse des sentiments que je lui ai par ailleurs et instantanément exprimés par écrit. Mais j'ai des obligations qui n'étaient pas ménageables pour moi, ce qui m'a conduit à demander à notre ministre des Affaires étrangères, Monsieur Michel BARNIER, de me remplacer, et également de voir avec le Président Valéry GISCARD d'ESTAING s'il pouvait également représenter la France, ce qui va se faire, je crois, et ce que je souhaite.

QUESTION - Quels liens faites-vous entre le dialogue sur le "Grand Moyen- Orient", les positions prises par le cabinet israélien et le conflit israélo-palestinien ? Est-ce que c'est de la poudre aux yeux ou est-ce qu'il y a une politique cohérente pour joindre les trois ? Quelle est votre position, personnellement, sur l'ensemble de ces questions et est-ce qu'on peut les relier à la Feuille de route ?

LE PRESIDENT - Il est évident que toute approche de l'ensemble du problème qu'on appelle aujourd'hui "Grand Moyen-Orient et Afrique du Nord" suppose au préalable qu'il y ait un vrai progrès -ce que nous ne constatons pas aujourd'hui-, dans le retour à la paix entre les Palestiniens et les Israéliens. Nous pensons que c'est, en réalité, un préalable et qu'un pas considérable aurait été franchi dans la bonne coopération d'une part entre le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord et les pays occidentaux d'autre part, si ce préalable était levé. D'où notre confirmation de l'appui sans réserve que nous apportons à la Feuille de route. Elle est ce qu'elle est, mais elle a le mérite d'exister. Et je pense que nous devrions aujourd'hui concentrer tous nos efforts pour qu'elle puisse être mise en ouvre réellement, y compris en envisageant le cas échéant une présence internationale sur le terrain pour s'assurer de la bonne exécution des engagements pris de part et d'autre.

QUESTION - Monsieur le Président, quelle est la gravité, selon vous, de l'implication de l'administration SHARON dans le conflit israélo-palestinien ? Est-ce qu'il jouera un rôle modérateur ?

LE PRESIDENT - Je le pense, ne serait-ce que parce que je ne vois pas comment il pourrait en être autrement. Il y a le caractère dramatique de ce conflit, et les conséquences qu'il comporte entre les deux belligérants, et plus généralement dans l'ensemble de la région et dans le monde. Car on ne peut pas délier un certain nombre de phénomènes qui se passent dans le monde aujourd'hui de l'impulsion qui leur est donnée à partir du conflit israélo-palestinien. Donc il est dans la nature des choses et de la responsabilité des principaux chefs d'Etat ou de gouvernement, et au premier rang desquels naturellement le gouvernement américain, d'assumer pleinement cette responsabilité et de faire en sorte de tout faire, notamment par la mise ferme de la Feuille de route pour que l'on puisse revenir à la table de négociation et envisager une paix qui soit réellement négociée avec comme objectif, -le Président BUSH lui-même l'a réaffirmé-, deux Etats souverains, indépendants et sûrs.

QUESTION - Lors de l'entretien entre vous et Monsieur KOIZUMI, vous avez exprimé votre soutien à sa politique nord-coréenne. Mais comment pouvez-vous nous aider à améliorer la situation et aussi quelle est votre réaction face à certaines décisions prises par les Américains sur la Corée ? Comment changer la situation en Corée ?

LE PRESIDENT - Premièrement, j'ai dit au Premier Ministre japonais l'appui total de la France à ses initiatives et sa politique vis-à-vis de la Corée du nord. Je considère, en particulier, que ces deux visites ont été très positives et j'en ai naturellement profité pour lui dire notre satisfaction d'avoir vu un certain nombre des enfants d'enlevés revenir chez eux. Je crois que le Japon mène une politique, dans le cadre du groupe des six, très active et très positive. C'est la raison pour laquelle, c'est la deuxième chose que j'ai dite au Premier Ministre : nous appuyons cette démarche japonaise, dans le cadre notamment du Conseil de sécurité de l'ONU. Sur le problème de la diminution des troupes américaines, je n'ai pas de jugement à porter. Cela, c'est un problème qui doit être traité entre les parties concernées.

QUESTION - Monsieur le Président, avez-vous eu l'occasion d'évoquer à Sea Island l'idée qui vous est chère, je crois, d'une taxe pour aider au financement des pays pauvres ?

LE PRESIDENT - C'est une idée qui m'est plus que chère, tout simplement parce qu'elle est à mon avis, incontournable et inéluctable. Elle s'impose. Alors, il faut maintenant voir dans quelles conditions. Alors, ce sujet n'a pas encore été traité entre nous. C'est cet après-midi que le sujet vient à l'ordre du jour. J'aurai à coeur, vous l'imaginez, de défendre avec le maximum de vigueur l'idée d'un abondement à l'aide publique au développement qui aujourd'hui est insuffisante et dont les perspectives ne permettent pas d'imaginer qu'elle pourra être suffisante, notamment pour atteindre les Objectifs du Millénaire, c'est-à-dire la réduction sensible de la pauvreté dans le monde d'ici 2015. C'est dans cet esprit que je vais soutenir la proposition anglaise d'initiative financière internationale et soutenir vigoureusement les propositions que je vais être amené à formaliser dans très peu de temps aux Nations Unies sur une taxation internationale permettant de récupérer suffisamment d'argent pour, s'ajoutant à l'aide publique au développement, nous permettre d'assumer nos responsabilités en matière de solidarité dans le monde.

Je vous remercie.

Source : Elysée - Informations