| SEA ISLAND - ETATS-UNIS, JEUDI
10 JUIN 2004
Mesdames, Messieurs,
Je suis heureux
de vous rencontrer au terme de ce G8. Je dois dire que j'ai
tout à fait conscience des problèmes et des difficultés auxquelles
vous avez été confrontés dans la mesure où faire de l'information
à 150 kilomètres de l'endroit où elle se produit, pour des
professionnels, ce n'est probablement pas très pratique. Mais
enfin, vous semblez avoir survécu. Et je tiens simplement
à vous dire ma reconnaissance pour avoir assumé quelles que
soient les difficultés.
J'ai eu le sentiment
que ce Sommet s'était bien passé, il était bien organisé et
je tiens à exprimer au Président BUSH et à tous ses collaborateurs
toute ma reconnaissance, celle des autres aussi, parce que les
choses se sont passées de façon tout à fait bien organisée.
Vous avez probablement
déjà vu les déclarations et plans d'action que nous avons adoptés,
qui sont assez nombreux et également, les conclusions de la
présidence. Conclusions qui n'apportent rien de nouveau par
rapport aux plans d'action, dont je tiens simplement à préciser,
s'agissant des conclusions, que ce sont des conclusions qui
sont de la seule responsabilité de la présidence. Je veux dire
qu'il n'y a pas eu de concertation sur la rédaction des conclusions.
Ce sera donc les conclusions de la présidence et d'elle seule.
Je n'ai d'ailleurs pas d'observations particulières à faire
sur ce point.
Pour ma part, j'ai
souhaité, à l'occasion de cette réunion, articuler les initiatives
ou mes interventions autour de cinq messages qui me paraissaient
être dans la nature du G8 qui n'est pas un organisme directeur
du monde naturellement, mais qui est un organisme qui, par l'importance
des nations qui le composent, l'importance économique, politique,
a une certaine vocation à prendre des initiatives, à suivre
les choses, à donner des impulsions, à nourrir une réflexion,
à affirmer une certaine vision du monde de demain.
Alors le premier
de ces messages, c'était un message de dialogue. Chacun voit
bien que nous sommes dans un monde qui, de ce point de vue,
est plutôt en insuffisance qu'en excès. Je crois que c'était
une bonne initiative en matière de dialogue d'avoir, d'une part,
une réunion, c'était hier, avec sept chefs d'Etat du Moyen-Orient
et d'Afrique du Nord qui nous a permis, je dois dire, un échange
de vue un peu unilatéral. C'est surtout eux qui ont été amenés
à s'exprimer, pour nous donner leur sentiment, pour nous informer
et qui a été, je dirais, positif et intéressant pour tout le
monde.
Dans le même esprit,
aujourd'hui à midi, il y a eu ce déjeuner de travail sur le
thème du NEPAD, avec six chefs d'Etat africains. Et là aussi,
il y a eu un échange de vues que je trouvais pour ma part très
positif. Les Africains avaient préparé leurs interventions,
à mon avis, de façon très cohérente, très intelligente. Ils
ont parlé chacun à leur tour sur un thème, sur un sujet et d'une
manière que je trouvais particulièrement responsable et qui
a impressionné, je crois, tout le monde, notamment ceux qui
étaient peut-être moins proches des préoccupations africaines
que d'autres.
Donc, le dialogue.
C'était un peu dans le même esprit que nous avions organisé
Evian. J'ai un peu regretté pour ma part que nous n'ayons pas
étendu ce dialogue à un certain nombre de pays émergents, comme
nous l'avions fait à Evian, car il est évident que parler des
grandes affaires du monde, notamment sur le plan économique,
aujourd'hui, sans entendre ou sans associer à notre réflexion
des pays comme la Chine, comme l'Inde, comme le Brésil, comme
d'autres, cela ne marche pas tout à fait. Ce sera peut-être
pour la prochaine fois.
Par ailleurs, la
concertation, pour ce qui nous concerne, avec les représentants
de la société civile, s'est bien déroulée dans la préparation
du G8, c'est-à-dire qu'il y a eu un certain nombre de réunions
au niveau de mon cabinet avec les représentants de la société
civile au sens le plus large du terme. Je les ai moi-même reçu
toute une après-midi et nous aurons l'occasion de leur faire
connaître en détail à la fois les conclusions, mais aussi l'esprit
de cette réunion, le dialogue.
Le deuxième message,
c'est celui de la confiance. J'ai été tout de même assez bien
impressionné par, d'une part, la confiance dans la reprise de
l'activité économique mondiale, c'est-à-dire la croissance et
la détermination affirmée par tous de s'associer le plus efficacement
possible à cette croissance. Ne rien faire pour l'handicaper
et tout faire pour la prolonger, notamment dans le domaine social
et de la création d'emplois. Cette croissance, on l'observe
aux Etats-Unis, très créatrice d'emplois, on l'observe en Asie,
mais on l'observe aussi en Afrique et on l'observe en Europe,
c'est-à-dire notamment dans la zone euro, et pas que dans la
zone euro. Il y a donc là un sentiment de sortie de crise qui,
depuis quelques mois, s'affirme, qui hier était très présent
dans les réflexions qui ont été faites par l'ensemble des participants
à cette réunion.
Le troisième message,
c'était la mobilisation pour le développement. J'ai évoqué,
hier, les mesures générales que nous avons adoptées pour le
développement qui, pour moi, est un sujet de grave préoccupation.
Nous sommes bien obligés de constater que, la mondialisation
étant ce qu'elle est, nous avons, aujourd'hui un système où,
pour le moment, les pays pauvres stagnent, dans la meilleure
hypothèse, avec des perspectives préoccupantes, compte tenu
de la démographie, et les pays riches s'enrichissent. Il y a
donc là un vrai problème.
Nous avons pris des
engagements au sommet du Millénaire, il y a quatre ans, en l'an
2000. Nous allons arriver au tiers de la période d'engagement
et, dans l'état actuel des choses, il est évident que si on
ne fait pas une correction forte, eh bien nous ne respecterons
pas les engagements du Millénaire qui, je le rappelle, étaient,
en gros, de diminuer de moitié la pauvreté dans le monde. Pourquoi
? Tout simplement parce que l'on n'a pas les moyens et nous
nous trouvons avec une aide publique au développement qui est
manifestement insuffisante.
La Banque mondiale
a fait récemment un rapport important d'où il ressort qu'il
faudrait, en gros, la doubler même peut-être la tripler -je
le rappelle, elle est aujourd'hui d'une cinquantaine de milliards
de dollars par an- , si l'on voulait atteindre les Objectifs
du Millénaire. Je crois que ce serait un très grave échec et
une très grande tristesse pour les pays concernés si l'on n'arrivait
pas à atteindre les objectifs que nous nous étions fixés. Pour
cela, il n'y a pas de doute, il faut améliorer les conditions
de l'Aide Publique au Développement ou de l'aide, en général,
au développement.
C'est ce qui explique,
d'une part l'initiative britannique qu'on appelle l'Initiative
Financière Internationale qui est très fortement soutenue par
la France et dont nous avons fait adopter le principe à l'occasion
de la réunion d'hier. D'autre part, j'en ai fait un premier
compte rendu, c'est ce qui explique l'initiative de la France
qui a réuni, sous l'autorité de M. LANDAU, un groupe de travail,
-je voudrais remercier d'ailleurs le gouverneur Michel CAMDESSUS
qui a apporté toute sa compétence et toute sa générosité dans
ce travail- pour trouver les moyens d'une taxation internationale
qui puisse être, à la fois, acceptable, efficace et productive.
Nous n'en sommes pas encore aux conclusions mais je pense que
nous aurons, avant la fin de l'année, les conclusions et que
nous pourrons -peut-être en liaison avec le Président LULA,
car vous savez que nous travaillons ensemble sur ce thème-,
faire des propositions de taxation internationale. Je dois à
la vérité de dire que ce problème que j'ai simplement évoqué,
dans son principe, a été approuvé par certains mais contesté
de la façon la plus ferme par d'autres. Donc, nous ne sommes
pas, dans cette affaire, au bout de nos peines.
Dans le même esprit,
les décisions que nous avons prises pour l'incitation à l'initiative
privée dans les pays pauvres et notamment tout ce qui touche
à l'introduction du micro crédit, de la micro finance a été,
à mon sens, positif, de même que la lutte contre la famine et
la lutte contre le sida, sur laquelle nous avons fortement,
en tous les cas, nous, Français, insisté. Car nous voyons bien
que le Fonds mondial qui n'est pas le seul moyen d'action mais
qui est un moyen d'action essentiel, n'est pas aujourd'hui assuré
pour l'année prochaine. Et il faut avoir dans deux ans les sommes
que la communauté internationale s'était engagée à mobiliser.
Quatrième message,
c'était la responsabilité. Hier, nous avons longuement travaillé
sur les problèmes de sécurité et nous avons pris un certain
nombre de décisions que vous avez probablement déjà vues et
que je résume brièvement dans trois domaines. D'une part, la
prévention et la dissemination des matières nucléaires, éléments
importants de nos politiques de non-prolifération. Deuxièmement,
une coopération renforcée dans le domaine des transports aériens
pour faciliter la vie des voyageurs et identifier mieux ceux
que l'on appelle pudiquement les passagers à risque. Et troisièmement,
un plan d'action sur le maintien de la paix, notamment en Afrique,
en complet accord avec l'Organisation de l'Union africaine,
qui donne une nouvelle impulsion à nos efforts pour accroître
les capacités régionales. C'est vrai notamment pour ce qui concerne
la France, avec le système RECAMP que vous connaissez. Mais
c'est vrai, c'est mieux coordonné maintenant, l'objectif étant
que dans un délai bref, c'est-à-dire quelques années,
l'Union africaine puisse avoir les éléments d'intervention nécessaires
pour la garantie ou le maintien de la paix.
Sur ces trois thèmes,
j'ai souligné à la fois les responsabilités, le potentiel d'action
et les conditions d'action du G8 s'il veut être efficace. J'ai
notamment insisté sur le respect du multilatéralisme qui est
un gage d'une action efficace et légitime. J'ai insisté aussi
sur le respect des libertés publiques, notamment dans la lutte
contre le terrorisme. Lutter contre le terrorisme est une nécessité.
Elle ne doit pas nous faire oublier les principes qui sont ceux
sur lesquels notre civilisation est fondée, notamment le respect
des droits de l'Homme. Je suis également satisfait que nous
ayons pu obtenir une mention positive allant un peu de l'avant
pour ce qui concerne les paradis fiscaux.
En revanche, il y
a un domaine où je regrette que nous n'ayons pas du tout progressé,
et qui est celui de la lutte contre le changement climatique.
Il est tout à fait évident que le réchauffement climatique est
actuellement engagé. Les experts, les scientifiques pouvaient
encore diverger dans leur appréciation, il y a une dizaine d'années.
Aujourd'hui, ils sont tout à fait unanimes pour affirmer que
le réchauffement climatique est engagé, avec toutes les conséquences
que cela comporte. Nous sommes donc réellement menacés. Et nous
sommes donc responsables et si nous restions dans l'inaction,
nous porterions lourdement cette responsabilité. J'ai eu l'occasion,
nous l'avons évoqué, d'en parler avec le Président des Etats-Unis.
Vous dire que je l'ai convaincu, serait tout à fait excessif,
vous l'imaginez bien, mais enfin, j'ai voulu appeler son attention
sur les lourdes conséquences de notre inaction. Je me réjouis
que la présidence britannique de l'année prochaine ait décidé
de faire de ce thème un thème de propositions et d'actions.
Enfin, cinquième
et dernier message, notre offre de partenariat aux pays du Moyen-Orient,
du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord. Lors du déjeuner que
nous avons eu avec un certain nombre de dirigeants du Moyen-Orient,
nous sommes arrivés, je dirais, sans difficulté, à un accord
sur la réponse que le G8 devait apporter à l'appel du sommet
de Tunis pour les réformes. Vous savez que la France était très
attachée à ce que ce sommet se tienne bien -ce qui a finalement
été le cas-, de façon à ce que les chefs d'Etat et de gouvernement,
les opinions publiques également, arabes et musulmanes nous
fassent connaître leurs sentiments et leurs attentes de façon
à ce que nous puissions les prendre en compte et faire des propositions.
C'est dans cet esprit que nous avons répondu aux propositions
qui ont été formulées, à l'occasion du sommet de Tunis. Nous
sommes prêts à renforcer notre partenariat avec les pays de
cette région qui le souhaitent afin d'appuyer les réformes qu'ils
ont décidé d'engager, en fonction de leur culture, de leur histoire,
de leurs situations économique, sociale et politique.
J'ai rappelé les
conditions du succès de cette entreprise, conditions impératives
: première condition, une relance des efforts de paix, entre
notamment, Israël et les Palestiniens. Il faut que nous nous
mobilisions beaucoup plus, les Etats-Unis et nous, en particulier
le Quartet, pour essayer de mettre en oeuvre la Feuille de route
qui nous paraît, aujourd'hui, le seul moyen de ramener tout
le monde autour de la table et d'interrompre la situation dramatique
que nous connaissons aujourd'hui. C'est une condition. Je crois
que vouloir faire des réformes, c'est très bien, les aider,
c'est parfait. Il y a, sans aucun doute, un préalable qui consiste
à revenir à une situation de paix, de dialogue et de sécurité
dans cette région du monde.
La deuxième condition,
c'est le respect scrupuleux de l'indépendance et de la diversité
des pays de la région. Nous devons répondre à leurs demandes
et, en aucun cas, leur imposer des solutions. C'est un esprit
de partenariat qui doit dominer dans cette affaire. Et troisième
condition, c'est la mobilisation des instruments de coopération
en capitalisant ce que l'Europe a déjà fait dans le processus
de Barcelone qui, pour être parfois mal connu, est efficace
et apprécié, et qui marque bien la route qui doit être suivie.
Voilà ce que je voulais
simplement vous dire avant de répondre à vos questions sur ce
sommet de Sea Island.
QUESTION - Depuis
les deux conférences de presse de M. BLAIR et de M. BUSH, on
a une idée un peu plus claire de ce qu'ils attendent de l'OTAN
: tous deux nous ont dit qu'avoir des troupes de l'OTAN en Iraq
n'était pas réaliste, pas pratique. Mais ils ont tous les deux
parlé d'un rôle éventuel de formation de l'OTAN. Est-ce que
vous voyez un rôle dans ce sens-là pour l'OTAN ? Est-ce que
la France pourrait y participer ?
LE PRESIDENT - La
question s'est posée de savoir si l'OTAN pouvait être mise en
responsabilité, en Iraq ou d'ailleurs plus largement dans la
région et il ne manquait pas de partisans de cette solution
dont on voyait bien les avantages qu'elle pouvait comporter,
notamment pour renforcer ou pour atténuer les problèmes de la
coalition en Iraq.
Nous avons toujours
été plus que réservés. Lorsque les Polonais ont accepté de s'installer
en Iraq, nous avons accepté qu'ils aient une aide technique
de l'OTAN parce qu'ils n'avaient pas les moyens d'assumer les
responsabilités du commandement. Mais c'était une aide technique,
ce n'était pas le drapeau de l'OTAN. Ce n'était pas la responsabilité
de l'OTAN. En revanche, toute ingérence de l'OTAN dans cette
région, nous paraît comporter de grands risques, y compris des
risques, en quelque sorte, d'affrontement, de l'occident chrétien
contre l'orient musulman. Caricature naturellement, mais enfin
c'est une appréciation qu'il convient d'avoir présente à l'esprit.
Nous avons donc indiqué clairement que nous ne pourrions pas
accepter une mission de ce type pour l'OTAN. Alors, je sais
qu'aujourd'hui, au niveau des experts, certains s'interrogent
et c'est ce à quoi ont fait allusion, j'imagine, aussi bien
M. BLAIR que M. BUSH, sur la formation des cadres de l'armée
iraquienne. Sur !
ce point, je dois dire que je n'ai pas de sentiment à
exprimer, ni sur le rôle que pourrait avoir, le cas échéant,
les spécialistes dans ce domaine de l'OTAN. Il faudra voir les
choses dans le détail, voir ce que l'on nous proposera. Pour
le moment, il n'y a pas de proposition concrète et donc, je
n'ai pas de commentaire à faire.
QUESTION - Si vous
deviez faire une comparaison entre l'administration BUSH actuellement
et l'administration REAGAN, que diriez-vous ? Je représente
la télévision de Tokyo.
LE PRESIDENT - Je
suis très heureux de répondre à la télévision de Tokyo. Je vous
dirais simplement que je n'ai pas du tout l'intention de faire
des comparaisons, surtout dans une période comme aujourd'hui
où le Président REAGAN nous ayant quitté, il y a les cérémonies
pour ses funérailles. La France y sera d'ailleurs représentée
par le Président GISCARD d'ESTAING, accompagné du Ministre français
des Affaires étrangères, M. Michel BARNIER. Ce n'est pas sur
l'événement qu'il faut faire des comparaisons de nature historique.
QUESTION - Quand
vous parlez, Monsieur le Président, des risques concernant l'OTAN,
est-ce que c'est parce que, à vos yeux, l'OTAN a une connotation
américaine trop forte, à un moment où, dans cette région, il
y a un très fort ressentiment anti-américain ?
LE PRESIDENT - Ce
n'est pas un sentiment américain, l'OTAN, c'est une organisation
occidentale et, à ce titre, elle a sa place naturellement, là
où l'Occident veut qu'elle l'ait. Je ne crois pas que ce serait,
je le répète, opportun aujourd'hui de mêler les genres.
QUESTION - Monsieur
le Président, concernant le Proche-Orient, vous avez très clairement
fait état hier d'un préalable. Mais dans la déclaration finale,
dont vous avez dit qu'elle est de la responsabilité de la présidence,
il est question d'un partenariat de progrès, etc. d'assistance
pour les peuples du Moyen-Orient élargi et du Maghreb. Est-ce
que vous considérez que le préalable a été levé et est-ce que
vous partagez cette vision américaine et que d'autres pays européens
partagent, à savoir que les réformes, l'assistance, le partenariat
constituent en soi une manière d'apaiser les conflits, notamment
le conflit israélo-palestinien ? Mais pourquoi pas les autres
conflits frontaliers comme le Cashemire, la Tchétchénie ou ailleurs
?
LE PRESIDENT - Je
crois d'abord qu'il ne faut pas mélanger les choses. La question
que vous me posez, c'est de savoir si le préalable qui me paraît
évident du retour à la paix dans le conflit le plus fort, le
plus spectaculaire, le plus durable entre Israël et la Palestine,
enfin les Palestiniens, si ce préalable est levé, et je vous
réponds non, il n'est pas levé puisqu'il ne se passe rien pour
le moment. Je veux dire que rien ne peut réellement nous permettre
d'escompter que tout le monde revienne autour de la table et
qu'il y ait ce qui est inéluctable : un accord négocié pour
deux Etats qui soient à la fois libres, indépendants et en sécurité.
QUESTION - Monsieur
le Président, après votre vote aux Nations Unies cette semaine,
après ce Sommet, que pensez-vous en général de la situation
en Iraq ? Est-ce que vous avez accepté le fait accompli ? Est-ce
que vous vous opposez, est-ce que vous avez des réserves à propos
de l'OTAN parce que vous vous opposez toujours à la position
américaine en Iraq ?
LE PRESIDENT - Je
ne m'oppose pas du tout à la position américaine en Iraq. Nous
avons eu, la France et les Etats-Unis, une divergence de vues
complète sur la guerre en Iraq. C'est comme cela. Et j'ai regretté
cette guerre. Je considère qu'elle n'était ni nécessaire, ni
d'ailleurs utile, qu'elle était forcément coûteuse dans tous
les sens du terme et que l'on aurait pu trouver d'autres solutions
pour orienter l'Iraq vers un système plus démocratique ou plus
équilibré. Je n'ai pas changé d'avis. Mais c'est un problème
historique. Je ne vais pas revenir là-dessus indéfiniment.
Aujourd'hui, ma conviction,
je l'ai dit bien clairement, et notamment au Président BUSH,
c'est que la situation est tout de même très dégradée, elle
est très inquiétante, préoccupante. Et la seule chance que l'on
puisse avoir de s'orienter vers une certaine stabilité, un développement,
la sécurité en Iraq, la seule chance, c'est que les Iraquiens
aient réellement conscience, soient convaincus qu'on leur rend
la totalité de leur souveraineté, de leur indépendance et de
la maîtrise de leur destin. C'est la voie, à mon avis, d'ailleurs
étroite, qui permettra peut-être de sortir des drames que nous
connaissons actuellement.
Alors cela veut dire
qu'il faut réellement transférer cette souveraineté, donc ne
pas tricher si j'ose dire. C'est ce à quoi nous avons été très
attentifs. C'est la raison pour laquelle nous avons été si exigeants
dans l'élaboration de la résolution de l'ONU. Je dois dire d'ailleurs
que nous n'étions pas seuls, puisque nous avions avec nous,
une coopération vingt-quatre heures sur vingt-quatre, -le mot
n'est pas excessif-, de nos amis allemands, russes, espagnols,
algériens et quelques autres.
Finalement, c'est
ce qui a été retenu comme principe. Et si les Iraquiens ont
vraiment conscience qu'ils sont de nouveau maîtres de leur destin,
il y a peut-être une chance. Si on ne joue pas le jeu, cette
chance disparaîtra.
QUESTION - Monsieur
le Président, bienvenue au Etats-Unis. La prolifération a été
l'un des sujets principaux de cette conférence. Hier, vous avez
parlé de trois cas : la Libye, la Corée du Nord et l'Iran. Pensez-vous
qu'il est toujours possible d'empêcher, de prévenir l'Iran d'acquérir
des armes nucléaires ? Si oui, comment le feriez-vous ? Est-ce
que vous pensez que le modèle libyen constitue un modèle, ou
est-il important de trouver une troisième voie entre le modèle
iraquien et le modèle libyen ?
LE PRESIDENT - Vous
auriez pu également évoquer le modèle coréen du nord. Premièrement,
je crois qu'il est essentiel d'éviter que de nouveaux Etats
se dotent, en dehors des contrôles de l'Agence, de moyens nucléaires.
Comme vous le savez, nous avons fait une offensive diplomatique
forte, les Anglais, les Allemands et les Français, auprès des
autorités iraniennes, pour essayer de les convaincre que le
rapport coût/efficacité de l'objectif qu'ils semblaient vouloir
poursuivre de se doter des armes de destruction massive était
tout à fait négatif. Il y a à cela une raison simple qui consiste
à demander aux Iraniens : mais si vous avez une bombe nucléaire,
qu'est-ce que vous allez en faire, sur qui vous allez l'envoyer,
alors qu'elle vous aura coûté extraordinairement chère. Il n'y
a pas de réponse satisfaisante ou raisonnable à cette question.
Donc, nous pensons
qu'il est absolument nécessaire de convaincre les Iraniens.
Alors, sont-ils convaincus ? Je ne peux pas répondre à cette
question. Tout ce que je peux vous dire, c'est que nous faisons,
d'ailleurs en étroite coopération avec les Américains, nos trois
pays poursuivent une action déterminée pour que les Iraniens
acceptent, sous le contrôle et les inspections de l'Agence internationale,
d'apporter la preuve qu'ils ont interrompu leur programme, enfin,
dans tout le domaine nucléaire.
QUESTION - Votre
volonté de poursuivre sérieusement, de respecter et de faire
respecter le traité ne va-t-il pas contre certaines relations
économiques qu'a la France avec certains pays tel que l'Iran
?
LE PRESIDENT - Je
ne le crois pas du tout. Je dirais même, au contraire. D'abord,
l'application du Traité de non-prolifération s'impose. Ensuite,
vous aurez observé que la position de la France, comme d'ailleurs
de l'Angleterre et de l'Allemagne qui sont les trois nations
en pointe de cette affaire, c'est de dire aux Iraniens, une
fois clairement affichée et prouvée la non-prolifération militaire,
avec l'aide internationale, que le développement du nucléaire
civil leur permettra de répondre aux besoins économiques de
ce pays.
QUESTION - Monsieur
le Président, nous avons entendu parler d'une visite que vous
deviez faire, d'ici la fin du mois, en Libye. On entend dire
maintenant à Paris qu'elle serait annulée. Je voulais savoir
si vous pouviez nous renseigner à ce propos et nous dire pour
quelle raison elle serait annulée. Eventuellement, est-ce que
cela a une relation avec l'affaire révélée aujourd'hui dans
la presse américaine où deux personnes ont été arrêtées aux
Etats-Unis dont les Américains affirment que ce sont des agents
libyens qui préparaient un attentat contre le prince héritier
d'Arabie saoudite.
LE PRESIDENT - Je
n'ai naturellement aucun commentaire à faire sur une information
de cette nature. Quant à ma visite en Libye, elle n'est pas
annulée pour une raison très simple, c'est qu'elle n'a pas encore
été décidée. Elle est envisagée, donc il n'y a pas d'annulation.
QUESTION - Monsieur
le Président, c'est une question sur la dette iraquienne. On
sait que les Américains souhaiteraient qu'elle soit réduite
de 95%, que le FMI a émis un avis pour qu'elle soit réduite
de 80%. Quand la France évoquait une réduction substantielle,
on parlait du chiffre de 50%. Est-ce que ce chiffre de 50% est
toujours le bon dans l'esprit de la France ?
LE PRESIDENT - Il
est tout à fait le bon et je vais vous dire pourquoi. L'Iraq
est un pays riche, potentiellement, même s'il a une dette considérable.
Comment expliquerez-vous aux pays pauvres très endettés ou à
quelques pays également très endettés, -je pense, par exemple,
puisqu'il était là aujourd'hui, au Nigeria-, comment expliquerez-vous
à ces gens qu'on va faire en trois mois pour l'Iraq plus que
l'on a fait en dix ans pour les trente-sept pays les plus pauvres
et les plus endettés du monde ? Cela n'a pas de signification.
Ce n'est pas convenable.
C'est la raison pour
laquelle, effectivement, la France, -et nous ne sommes pas les
seuls-, a pris une position claire, une annulation oui, substantielle
oui. Que veut dire substantielle ? Pour nous, c'est effectivement
autour de 50%. Nous ne souhaitons pas, nous ne voulons pas aller
au-delà, pour les raisons que je viens de vous indiquer.
QUESTION - A propos
de la situation économique, vous avez rappelé le diagnostic
partagé par les pays du G8 sur la reprise de la croissance,
un peu partout dans le monde. Mais vous avez, aussi, mentionné
la nécessité de soutenir cette croissance, de la protéger, de
l'alimenter et de ne rien faire pour la freiner. Est-ce à dire
que vous avez eu des signes ou même des engagements de nos partenaires
américains pour qu'ils infléchissent leur politique économique
?
LE PRESIDENT - J'ai
eu l'occasion d'évoquer avec le Président américain, mais aussi
autour de la table, quelques inquiétudes. Dans le contexte qui
est par ailleurs un contexte, effectivement, de croissance que
personne ne conteste. Ces inquiétudes, c'est d'abord l'importance
des déficits intérieurs et extérieurs budgétaires et financiers
des Etats-Unis. L'importance de ces déficits, quels que soient
les transferts qui se font spontanément et automatiquement vers
les Etats-Unis peuvent à un moment donné, créer des déséquilibres
et obliger à un atterrissage qui pourrait être un peu difficile.
Donc, il faut y faire attention.
La deuxième inquiétude,
c'est évidemment le pétrole et le prix du pétrole. Nous ne sommes
pas dans la perspective d'un choc pétrolier mais le prix du
pétrole augmente. Nous avons donc, à cet égard, des inquiétudes
et ces inquiétudes sont généralement partagées, en tous les
cas, chacun en a conscience. En revanche, cette situation d'efforts
à faire pour faciliter la croissance nous a conduit à prendre
conscience très fortement de la nécessité de faire un certain
nombre de réformes, dans chacun des principaux Etats. C'est
vrai pour les Etats-Unis, c'est vrai pour la France, c'est vrai
pour l'Allemagne qui a été un peu un précurseur. Dans ce domaine,
il est évident que si l'on n'accompagne pas la reprise par de
vrais efforts, en matière de réformes, comme la France s'y est
engagée, avec les retraites hier, avec l'assurance maladie aujourd'hui,
alors on court de grands risques.
QUESTION - Concernant
toutes ces discussions sur l'Iraq et le Moyen-Orient pendant
ces trois jours, est-ce que vous avez gagné plus que ce que
vous avez concédé, au total?
LE PRESIDENT - Je
vais vous dire, je ne suis arrivé ici, ni pour gagner, ni pour
concéder. Les choses ne se sont pas passées ici, elles se sont
passées à New York, au moment de l'élaboration de la résolution.
Et je vous dis très franchement qu'après être passé par des
phases d'optimisme et de pessimisme, toujours de détermination,
nous sommes arrivés à une résolution qui nous parait, dans ce
domaine, raisonnable et positive. C'est la raison pour laquelle
elle a été votée à l'unanimité.
QUESTION - Tout à
l'heure, George BUSH a qualifié les relations avec la France
de cordiales, au cours de sa conférence de presse. Comment,
vous, vous qualifiez les relations de la France avec les Etats-Unis,
alors que, semble-t-il, les divergences demeurent sur beaucoup
de dossiers ?
LE PRESIDENT - Eh
bien, je les qualifierai d'un seul mot : cordiales, comme elles
doivent l'être. Je le répète, on peut être amis sans être pour
autant subordonnés. Nous avons des points d'accord très forts,
notamment sur l'essentiel : une certaine vision du monde, de
la démocratie, des droits de l'Homme, une expérience historique
exceptionnelle. On peut ne pas être d'accord sur tout. Ce qui
est le cas. Et on peut être en désaccord sans être agressifs.
Voilà. Cordiales, c'est le mot.
QUESTION - La France
s'est opposée à la guerre en Iraq et, cette semaine, le nouveau
président iraquien a participé au Sommet du G8. Pourriez-vous
nous définir quelle a été la nature de votre relation avec le
nouveau président iraquien, cette semaine ?
LE PRESIDENT - Je
connais peu le nouveau président iraquien. Pour dire la vérité,
je l'ai rencontré pour la première fois. Notre rencontre a été
tout à fait cordiale, et surtout, surtout, je lui souhaite de
réussir. Il peut compter sur la France pour faire le maximum
afin que lui-même et son équipe réussissent. Réussir, cela veut
dire quoi ? Cela veut dire rétablir la sécurité, l'ordre, le
développement dans ce pays qui est un superbe pays, qui mérite
de réussir et qui se trouve dans une situation difficile. Je
forme donc des voeux très chaleureux pour la réussite du nouveau
président iraquien.
Source : Élysée - Informations
10/06/2004
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